Journal d'un grandtoureur
par François Gibeau
4 août 2001 La Malbaie - Baie-Saint-Paul Ensoleillé, très chaud
Partis de Saint-Sauveur à 6 h, ce samedi, sommes arrivés, Réginald Roy et moi, à La Malbaie à 11 h après un voyage fort agréable, sans incident. Quels beaux paysages ! Quelle belle région ! Après nous être inscrits pour récupérer nos bracelets (qui permettent l'accès aux différents sites et à la cafétéria), nous déposons nos bagages en nous assurant du numéro du camion dans lequel ils seront déposés : imaginez-vous essayer de retrouver votre sac noir identique aux 2000 autres. ..
Nous sommes fébriles. Il fait très beau et très chaud. Ca y est! Nous partons. Après un mur à 500 m du départ où une grande partie des cyclistes ont déjà mis pied à terre (c'est décourageant..), nous nous séparons. La route est belle, mais le rythme est difficile à trouver. Dîner à 13 h. Puis je repars. J'ai retrouvé mes jambes et je "roule dans ma tête". C'est tellement beau, ici. Mais en arrière- plan vers le nord-ouest, on aperçoit la muraille à affronter demain. 135 km, dont 50 km de montées avec des pentes de 15, 16 ou 17% selon les interlocuteurs. Une dénivelée totale de 850 m. On a tous la trouille. Pour la première fois de ma vie de cycliste, moi aussi! On verra.
Arrivée au site de camping à 15 h 30. Je monte ma tente. Bière en apéro. Puis grand luxe pour un GTl, douche avec eau chaude abondante... Souper avec portion tout juste satisfaisante. On a besoin de carburant. Je vais marcher dans les rues de ce beau village de Baie-Saint-Paul. Ça prend une petite laine. Retour à la tente. Écriture, lecture et dodo. Il est 21 h 30. Là-bas sous le chapiteau, c'est la fête. J'ai hâte de les voir demain... (1 ) Abréviation pour Grand Tour)
Dimanche 5 août Baie-Saint-Paul-La Baie Très beau, très chaud
Finalement je ne suis pas mort! Mais quelle journée... Parti à 8 h, j'ai abordé les côtes avec calme, en me disant d'y aller à mon rythme.
J'avais mis mon maillot à pois (le maillot des grimpeurs), alors j'avais de la pression... Finalement, j'ai grimpé honorablement. J'étais fatigué quand je suis arrivé au dîner (au 83 km!) et il restait encore 50 km. Après avoir mangé, la forme est revenue. La majorité des gens ont fait le parcours en entier, sans prendre la navette, mais je dirais qu'au moins un cycliste sur deux a mis le pied à terre, et que 40 % des cyclistes ont marché en montant, ce qui est compréhensible, quand on analyse le parcours. D'autant plus qu'à l'arrivée à La Baie, il y avait une longue montée de 2 km qui nous attendait avec un raidillon de 20 % en partant... Il a fait très chaud durant toute la journée, et même à 22 h, c'est chaud. Demain, moins grosse journée, mais il faut garder des forces. Il y a 100 km au programme.
Lundi 6 août La Baie-Alma Nuageux, très lourd
Un petit (en théorie) 100 km! Mais après la journée euphorique d'hier, c'était un peu un anticlimax. Mais je le savais et en conséquence, je n'ai pas trouvé la journée difficile. Ce qui ne fut pas le cas de la majorité d'entre nous. Il est 22 h. La fête bat son plein au Bistro du village. Les gens d'Alma nous accueillent d'une façon très chaleureuse. Ils ont construit un amphithéâtre qui sert d'agora. On y a planté le chapiteau et ce soir, 2000 cyclistes et beaucoup de gens d'ici s'amusent au son de la musique d'un orchestre latin, et de disco rétro. Parcours très beau, aujourd'hui, différent d'hier, avec souvent le Saguenay en arrière-plan. Pluie diluvienne en fin d'après-midi, mais nous avions déjà planté nos tentes. Par contre, plusieurs accidents - chutes à basse vitesse, cas d'hyperthermie - dont un grave: une femme a oublié de freiner dans la côte de la polyvalente, à La Baie. Elle s'est retrouvée à l'hôpital avec une fracture de la jambe et diverses ecchymoses.
Mardi 7 août Alma: journée libre Beau, chaud, très venteux
Aujourd'hui journée libre. Plusieurs restent sur place. Moi je décide de faire le parcours proposé: 60 km vers Saint-Gédéon. Extraordinaire parcours sur une piste cyclable. La deuxième partie, par contre, je roule dans les champs de maïs, sur la route. Après, douche et sieste. Je suis allé manger un spaghetti à la brasserie de Mario Tremblay. Plutôt kitsch... Très bon spectacle de blues sous le chapiteau. Puis dodo.
Mercredi 8août Alma-Dolbeau Beau et chaud, pluie sur la route
Aujourd'hui, nous étions contents de reprendre la route. On a de la jambe. Mais on part sous la pluie. Puis le temps s'assèche et arrive à une superbe piste cyclable en poussière de roche, à Pointe-à-Taillon. On continue jusqu'à Sainte-Monique (halte-dîner); partout le long de la piste, les gens s'arrêtent pour manger devinez quoi? Oui, des bleuets abondants à en faire des tartes! Puis, encore pluie diluvienne. On forme un train et à partir de Péribonka (je n'ai pas vu Maria Chapdelaine, ni Carole Laure...), on file sur Dolbeau. On y arrive sous un soleil radieux et chaud. D'ailleurs, la chaleur ne nous a pas quitté de la journée. Alors, rouler sous la pluie... Il y a plein de cordes à linge, et tout (gants, casque, cuissards, souliers...) sèche dans le temps de le dire. Heureusement notre poche de camping était abritée sous une bâche. Alors, pas de dégât dans les sacs.
Jeudi 9 août Dolbeau-Roberval Très chaud, soleil
Snif! Ça achève. Encore de la jambe aujourd'hui. J'ai roulé à fond dans les champs, arrêtant aux endroits propices: Albanel, ville fleurie, Normandin, de beaux jardins, Saint-Félicien (halte-dîner), puis une pointe vers Roberval, une belle grosse ville provinciale avec plage et marina. -Oups! Intermission non prévue!!! Je reprends la plume les pieds dans l'eau. Nous avons essuyé une mini-tornade (bourrasques à 80 km/h, pluie torrentielle). J'ai dû rester agenouillé les deux mains dans les deux coins en haut de ma tente pour ne pas qu'elle s'envole (comme crucifié), pendant 45 minutes. À un moment donné, je suis sorti lors d'une accalmie pour essayer de replanter les deux piquets, en vain; comme les bourrasques repartaient de plus belle, j'ai dû plonger dans ma tente en laissant la porte ouverte. Résultat: de l'eau, de l'eau, de l'eau... Mais finalement tout finit bien. Rien de cassé. Seulement un peu d'humidité pour la nuit... Présentement, 23 h, il pleut abondamment, mais la tente tient le coup.- Bon, où en étais-je? Demain dernière journée, 108 km. Mais après autant de kilomètres, c'est presque une balade. Ce soir, l'atmosphère est évidemment différente à cause de la tempête, et beaucoup de campeurs déménagent au gymnase pour dormir au sec à cause d'une tente déchirée (au moins deux à ma connaissance) ou d'un sac de couchage mouillé.
Vendredi 10 août Roberval-Jonquière Très beau, chaud, vent très fort de dos
Vendredi 17 h. Avons planté la tente sous un gros vent. Je n'ai pas pris de chance, j'ai mis deux piquets à chaque coin et un tendeur double pour le double-toit. Mais quand même, sous chaque assaut du vent, la trente se recroqueville sur elle-même. J'ai attendu de 15 h à 17 h que le vent baisse, que mon inquiétude en fasse autant, pour aller prendre une douche (tiède aujourd'hui, hourra!). Ce soir, c'est la dernière soirée, et demain pas de vélo. Alors, tous s'en promettent. Au moment d'embarquer mon vélo pour son retour à Val-Morin, j'avais un peu le coeur gros (façon de parler). Pendant sept jours, nous avons été en parfaite communication tous les deux. Pas de crevaison, aucun bris, roulement en douceur. À un moment donné, il devient comme un alter ego, une sorte de confident. Au moins, il avait d'autres copains dans le camion. .. Vendredi 23 h. Je me glisse bientôt dans mon sac. Nous allons mieux dormir cette nuit: le vent a apporté de la fraîcheur. J'ai assisté à un super spectacle rock avec un orchestre, dans une atmosphère heureuse, sereine. Tous sont détendus, fiers d'eux, avec raison. Mes bagages sont prêts. Demain, c'est l'autobus jusqu'à La Malbaie, d'où je repars pour les Hautes-Gorges. Réginald a la gentillesse de rapporter mes bagages de vélo à Saint-Sauveur. L'an prochain, on sait déjà que le GT parcourra la Beauce et les Cantons. J'y serai. Et vous autres?
Fiche technique du Grand Tour2
-200 bénévoles: encadreurs cyclistes, chauffeurs, contrôleurs, aides techniques...; -Tout cela nécessite un an de préparation; -Le soir de la tempête à Roberval, trois cents personnes ont couchées dans le gymnase; -Un soir, un traiteur fait faux bond: 250 desserts pour 2000 soupers...; -Tous les soirs, soupers pour 2000 personnes. Et tous les soirs, on érige un chapiteau où il y a spectacle. Bar sous le chapiteau. Vin à la cafétéria. Prix abordables; -Nous sommes installés sur les terrains des polyvalentes ou cégeps. Nous avons accès aux installations: douches, toilettes, cafétéria. Il y a de plus des toilettes sèches installées un peu partout sur le site. Nous campons sur le terrain de balle, de soccer ou d'athlétisme. Imaginez 2000 tentes (en fait 1700 parce qu'il y a 300 "moumounes" en hôtel) installées sur le terrain de soccer à Saint- Jérôme. Et imaginez-vous essayer de retrouver votre tente presque identique aux autres le soir, la nuit tombée, avec quelques verres de vin...Une mer de tentes... -Beaucoup de Marinoni (majorité), mais aussi des Guru, Cannondale, Specialized, Trek, DeVinci, Oryx, en fait toutes les marques à la mode et un seul Biavole, le mien...; je dirais 30 % d'hybrides et le reste se divise en cyclo-sportifs et en cyclotouristes. Comme toujours beaucoup de snobisme: un beau vélo à 3000 $ (app. 8 kg) chargé de deux sacoches pleines d'outils et de deux litres d'eau... Et aussi, quelques vélos "tout nus", mais avec un cycliste qui aurait avantage à perdre quelques kilos...; -Dans la journée de 138 km, je dirais que 60 % ont mis le pied à terre, et que 40 % de ces gens ont marché. Les autres ont sués pour monter. Selon un responsable du GT, il y aurait eu 100 abandons, un nombre record; -Mais un GT, c'est quand même à la portée de tout cycliste qui se respecte, c'est-à-dire qui a roulé au moins 500 km avant le tour, a une bicyclette en bon état, et un bon moral. Ce n'est pas grave de marcher (on peut même prendre le camion balai); c'est même parfois un signe d'intelligence. L'important, c'est de se connaître soi-même, de connaître ses limites et de rouler en-deça de celles-ci; -Il y a une tente pour massages (1 $ la minute) à la halte-dîner, tous les midis; tous les soirs, il y a des massothérapeutes disponibles sur rendez-vous; -Tous les soirs, dans des salles de la poly où nous sommes, ou à l'auditorium, il y a projection de films récents; -Régulièrement, nous avions accès aux postes Internet de la poly; -À quelques km de Saint-Urbain, il y a une côte magnétique (ou est- ce une illusion d'optique?). Tu avais l'impression de descendre, et tu devais pédaler. En auto, le devant est orienté vers le bas, tu relâches les freins et l'auto part vers l'arrière; -Tous les matins, au déjeuner, distribution du Déchaîné, un bulletin d'information qui relate les événements de la veille, les visites de la journée, le menu du souper, la météo, des commentaires des participants; -On peut penser que 2000 cyclistes, c'est un carcan. Mais non! On se lève quand on veut, on déjeune et on part. Ça s'échelonne de 6 h 30 à 9 h de sorte qu'il n'y a jamais de bouchon. Tu roules à ton rythme, et si un train passe à ta vitesse, tu t'accroches. Le groupe accepte généralement tout nouveau cycliste et alors ça te fait parcourir vite une portion de trajet moins intéressante (un vent de face, un champ de maïs, une bleuetière...). L'effet du train peut diminuer jusqu'à 30 % l'effort requis; -Pour les repas, c'est aussi "coulant" .On n'attend presque jamais. Ce sont toujours des soupers chauds, pas de buffet. Voici un menu typique :
Concombre à la crème et au fromage, crème de gourganes, salade d'amour Mignons de porc au porto et bleuets, filet de doré aux petits légumes grelots, zucchini, carottes glacées beurre et persil Tarte aux bleuets, ravier de bleuets frais
Suggestions de vins : Blanc -Jacob's Creek, Sémillon Chardonnay (Australie) Rouge -Château du Taillan, Cru bourgeois (France/Bordeaux)3
-Tous les midis, il y a des camions qui s'installent à la halte-dîner avec tentes pour les lunchs, avec jus, café, thé, de l'eau à volonté pour nous tous. On s'installe où on peut avec notre boîte à lunch et on dévore. C'est incroyable la nourriture qu'on ingurgite. Mais c'est notre carburant.
-Je dirais que 80 % ont des casques, 70 % des cales automatiques et 20 % des étriers. Les autres vont être mieux équipés l'an prochain: -Cette année, 65 % des participants étaient des hommes. Moyenne d'âge d'à peu près 40 ans. Et pour la première fois, j'ai remarqué beaucoup de femmes qui roulent "fort". Ce n'était pas rare de voir une femme tirer un peloton;
-Atmosphère de colonie de vacances pour adultes; tous ont le sourire, sont détendus. Pas de vulgarité. Pas de tension dans les lignes d'attente. Plus souvent qu'autrement, de l'eau froide aux douches, mais on s'y fait. Sinon, on va prendre sa douche à 23 h.;
-Le Bistro: imaginez un grand chapiteau blanc. On y retrouve le bar , des tables et des chaises de jardin, une plate-forme pour les spectacles, et le reste dépend de nous. C'est le rendez-vous de la journée. Et les gens des villes hôtes y viennent volontiers.
-Poche de camping: comment on voyage? Vous prenez une poche de hockey, et vous y mettez votre tente, matelas de sol, sac de couchage, vêtements de vélo et habits de soirée (robe longue, ou tuxedo!)... C'est une blague bien sûr, mais c'est hallucinant de voir les toilettes que certaines réussissent à apporter sans les froisser! Il faut que ça pèse moins de 20 kg. Quand on arrive de notre journéede vélo, les bagages sont alignés sur trois rangées selon le numéro du camion dans lequel ils étaient. Ce sont des scouts ou des bénévoles qui, le matin, passent avec une brouette et ramassent notre poche moyennant 1$. L'équipe de volley, ou les scouts ou tout autre organisme recueille l'argent. Alors calculez: deux fois 1 $multiplié par 1000 poches... Alors quand j'arrive, j'ai retenu le numéro du camion, je retrouve ma poche et le tour est joué. Il est sage de bien identifier sa poche avec un ruban de couleur ou un signe quelconque si on ne veut pas passer une heure à essayer de la retrouver parmi 1700 autres poches presque identiques.
-Mécanique: tous les jours, il y a une tente (le midi, à la halte- dîner), où des mécanos réparent les vélos: roues voilées, freins mal ajustés, etc. Ça ne coûte rien pour les ajustements mineurs, et un montant dérisoire pour un graissage, par exemple. Et pour les pièces, évidemment. Ce sont des mécaniciens de chez Marinoni. Plus de 500 réparations.
-Enfin, dernier triste commentaire, ça ne roule pas à "l'eau claire" au GT. Il y a eu un cas de Stanazonol aux jeux d'Edmonton, nous, on a eu des cas d'Ozonol (aussi appelé Polysporin). L'usage du Zincofax est aussi largement répandu... Et plusieurs carburent au Coke Classic.
2) Les chiffres avancés sont une estimation personnelle.
3) C'est un menu complet, pas un choix de mets. Si vous désirez un menu végétarien,
il
faut avertir lors de l'inscription. On vous donnera alors un bracelet de couleur
différente pour vous identifier.
(6 septembre 2001)